Il était une fois... Cela pourrait commencer comme un conte de fée, mais je pense sincèrement que pour la personne dont je vais vous raconter la vie, ce n'en fut
jamais un.
Il était une fois une petite fille née l'aînée d'une famille de 7 enfants, en 1892. Papa était tisserand à la maison, maman, mère au foyer, c'est à dire qu'elle trimait toutes ses journées entre
sa maison, ses enfants, son potager et les quelques bêtes, chèvre, cochon, poules et oies, qu' elle élevait pour les vendre au marché et nourrir sa famille. En plus, maman faisait des
lessives pour "les autres", les riches du village.
Le village était petit, aux confins de la Dordogne et du Lot, dans une région belle mais dure, avec les chaleurs de l'été et les grands froids de l'hiver. C'est encore un beau village, loin de
tout, avec une abbatiale et des toits à deux pans, "périgourdins", dit-on.
Quand Papa était allé déclarer à la mairie la naissance de sa première fille, il était peut-être trop heureux, ou alors, il avait arrosé la naissance... Toujours est-il qu'il nomma officiellement
sa fille Louise, alors qu'elle a toujours été appelée Madeleine.
Puis vinrent Pierre, Léo, Sylvie (officiellement Lina), Lydie, Emilie (officiellement Marie) et enfin, 10 ans après, Georges, "le retour de bâton", comme on disait alors, "une erreur " de
préménopause. Papa était un grand farceur pour les prénoms de ses filles et toutes, _sauf Lydie_, avaient deux prénoms, un officiel et un usuel!
Quand Madeleine a eu 11 ans, il y avait déjà 5 autres enfants à la maison et même si elle était une élève brillante à l'école, il n'était pas question qu'elle ne fut pas mise au travail pour
soulager un peu la pauvreté du foyer.
Elle fut "placée" chez des cousins de la branche "riche" de la famille comme apprentie lingère. C'était dans le bourg voisin, chez le médecin, le cousin aisé. Travail six jours et demi sur sept,
le droit d'aller à la messe le dimanche matin, mais uniquement à la "petite messe", celle de 7h, celle des pauvres.
Elle y apprit à ravauder et surtout à broder et à embellir le linge de la famille. Elle était d'une grande dextérité, avait beaucoup de goût et des doigts d'or.
Hélas pour elle, elle était aussi très belle, pas jolie, mais belle: brunette fluette aux yeux verts, au visage ovale, au front haut, aux pommettes saillantes et au nez un peu fort, la
marque de fabrique de sa famille. Le fils aîné du médecin, son petit cousin, tomba amoureux d'elle et ce fut réciproque. Mais l'avenir du petit cousin était de prendre la suite de son père, de
devenir médecin et il n'était aucunement question d'une mésalliance dans la famille.
La petite Madeleine fut donc envoyée dans une autre famille comme lingère à Bordeaux, loin des siens. A l'époque, cent kilomètres, c'était le bout du monde.
Comme cadeau de départ , on lui donna le coffret que je vais vous montrer.
Ce n'était pas un "beau cadeau": c'était un cadeau pour une pauvre, une domestique! Les objets étaient dépareillés, en métal argenté, et il en manquait un, mais la famille riche estima sans
doute avoir fait une bonne action.
A Bordeaux, Madeleine rencontra un jeune homme et se maria. Il partit à la guerre, la Grande, celle qui décima la France. Et quand il en revint, il n'était plus le même. Séquelles des horreurs
des tranchées? Madeleine, entre temps, avait perdu ses frères, Léo et Pierre, morts au combat. Elle, elle avait vécu seule à Bordeaux pendant quatre ans et elle n'était plus la même non plus.
Elle décida de divorcer, ce qui prouve qu'elle avait du caractère, car divorcer à son époque était une preuve de courage pour une femme.
Elle "monta à Paris", elle, la petite Périgourdine, se "replaça" comme lingère dans une institution qui s'appelait alors l'Assistance Publique, maintenant l'AP-HP (Assistance Publique- Hôpitaux
de Paris). Elle s'y maria une deuxième fois avec un "ouvrier serrurier hors classe", un "Périgourdin expatrié" comme elle, l'homme qui allait devenir mon grand-père...
Voila pourquoi je m'appelle "Sylvie, Lina, Madeleine", pourquoi j'aime tant broder, et sans doute aussi, pourquoi je suis médecin hospitalier à l'Assistance Publique- Hôpitaux de Paris. Comme
dirait papa Sigmund Freud, j'ai incarné inconsciemment la revanche de ma grand-mère...
Et quand je regarde le nécessaire de brodeuse de ma grand-mère, _qui m'a élevée et appris à broder_, je sais qu'elle m'a transmis le courage de vivre, quoi qu'il arrive.
PS.: mon fils unique s'appelle Pierre, comme son grand oncle aîné, et là,ce n'est pas le fruit d'un pseudo hasard...